Donna Carbell
Chef, Assurance collective, Manuvie Canada

Pourquoi les résolutions du Nouvel An sont-elles si difficiles à maintenir?

Est-ce peut-être parce que nous combattons nos « deux facettes »?  Il y a un côté de nous qui est le « planificateur ». Il a de bonnes intentions et se préoccupe de l’avenir. L’autre côté est l’« entrepreneur », plus insouciant, qui vit au présent, réagit à ce qui est devant lui et consomme à satiété. 

C’est une idée que Richard H. Thaler, économiste comportemental, explique dans son livre Misbehaving : les découvertes de l’économie comportementale.

La puissance de l’économie comportementale a reçu une reconnaissance croissante ces dernières années; des tenants de cette discipline, comme Richard Thaler, Daniel Kahneman et Robert Shiller, ont remporté le prix Nobel d’économie.

Leurs idées ont amené des gouvernements et des sociétés à revoir leurs politiques et ont fait évoluer leur façon d’interagir avec les citoyens et les employés.

En effet, les avancées de l’économie comportementale m’ont poussée à réfléchir sur notre propre travail à Manuvie. Mon équipe, par exemple, fait affaire avec des employeurs qui offrent des régimes d’assurance collective à leurs employés, dont des stratégies pour les inciter à mener une vie plus saine.

Au Canada, un constat généralisé s’impose : la hausse des maladies chroniques combinée au vieillissement de la population risque bientôt d’atteindre un niveau économiquement insoutenable.

Dans son Rapport sur l’état de la santé publique au Canada de 2017, la Dre Theresa Tam, administratrice en chef de la santé publique du pays, désigne le diabète, le cancer et les maladies cardiovasculaires comme les principales causes de décès au pays. L’Association canadienne du diabète parle d’« épidémie », soulignant qu’un tiers des Canadiens, soit quelque 11 millions, vivent avec le diabète ou le prédiabète1. L’Association pulmonaire du Canada indique que la maladie pulmonaire obstructive chronique est la cause première d’hospitalisation sur le territoire et que le cancer du poumon tue plus de gens que les cancers du sein, de l’ovaire, du côlon et de la prostate réunis2. Nous constatons également une progression des taux d’obésité et d’autres maladies chroniques liées à un mode de vie sédentaire.

Statistiques sur les résolutions du Nouvel An

  • Seulement 1/5 Canadien fait le minimum d’activité physique recommandé4
  • L’amélioration de la forme physique et de l’alimentation constitue la résolution no 1 du Nouvel An des Canadiens5
  • Environ le tiers des Canadiens a pris la résolution d’améliorer sa condition physique6
  • ¾ des Canadiens qui prennent une résolution ne la maintiennent pas7

Dre Tam soulève aussi un point clé : un mode de vie plus sain peut contribuer à réduire le poids de l’ensemble de ces affections.

Sur le plan économique, le Conference Board of Canada calcule3 que si nous convainquons ne serait-ce que 10 % des Canadiens inactifs de bouger davantage, d’ici 2040, le PIB national augmentera de 1,6 milliard de dollars et les provinces paieront 2,6 milliards de moins en soins de santé. Bien entendu, ces chiffres n’évoquent pas le bouleversement émotionnel ni les longues souffrances qu’un mode de vie sain éviterait aux gens, aux familles et aux collectivités.

Les effets sur le milieu de travail s’avèrent quant à eux tout aussi percutants. Les études révèlent que l’exercice régulier peut considérablement diminuer l’absentéisme et les cas d’invalidité, et aide à faire baisser le taux de roulement de personnel. Bref, une main-d’œuvre plus en forme se démarque par un meilleur rendement à plus long terme.

À titre de responsable de l’Assurance collective de Manuvie, je peux attester que les employeurs canadiens sont profondément conscients de cette réalité. Aujourd’hui, les entreprises veulent assumer leur responsabilité sociale, faire ce qui est bien. Un employé en meilleure santé est plus heureux, il s’investit davantage auprès de sa famille et de la collectivité, il paie des impôts plus longtemps et il coûte moins cher en soins de santé à l’État; notons que les ressources dans le domaine s’amenuisent sous l’effet du vieillissement rapide de la population.

Alors, quel est le lien avec l’économie comportementale dans tout cela? La théorie de l’économie classique suppose que nous soupesons tout un éventail d’options avant d’aboutir à la décision la plus rationnelle à la lumière de nos intérêts. L’économie comportementale, en revanche, part du postulat que les humains se comportent, eh bien, comme des humains. Notre prise de décision ne se fonde pas toujours uniquement sur le rationnel. En fait, d’après les économistes comportementaux, un ensemble de motifs, tantôt rationnels, tantôt irrationnels, nous poussent à prendre des décisions déterminantes et banales.

Le comportement humain fait qu’il n’est pas si simple d’encourager des habitudes saines. Si nous voulons que les Canadiens soient moins sédentaires, citer des statistiques et faire valoir des arguments raisonnés sur la santé risque fort d’échouer, à long terme du moins. Toutefois, les économistes comportementaux s’entendent pour dire que les mesures incitatives ont de meilleures chances de réussir, et seront plus efficaces que des mesures dissuasives. En langage courant : la carotte est préférable au bâton.

Dans mon secteur, on a vite fait les liens. Sensibles à la montée de popularité des moniteurs et applications d’activité physique, de nombreux acteurs de l’assurance collective ont bâti des programmes de récompenses axés sur le bien-être pour les incorporer à leurs régimes. L’ingéniosité de cette technologie et son caractère pratique sont certes attrayants, tout comme l’est l’objectif général : améliorer la santé des gens.

Cela dit, prenez garde. Je crains bien que bon nombre de ces programmes ne disposent pas des données historiques requises pour garantir les résultats durables en matière de santé dont les Canadiens ont besoin. Ils répondent à un désir de nouveauté, mais ne s’appuient pas sur des principes comportementaux novateurs qui ont fait leurs preuves à long terme.

Les Canadiens méritent mieux du secteur des avantages sociaux, surtout si on est pour compter en partie sur lui pour alléger le fardeau qui pèse sur le système de santé national, un défi que l’État, à mon avis, ne peut relever seul. L’heure est venue de se tourner vers la technologie, non seulement pour concevoir des expériences client amusantes, mais aussi pour bâtir une nation de gens heureux, en meilleure santé et plus productifs. La santé des Canadiens est importante.

Les économistes lauréats du prix Nobel l’ont montré, le comportement humain est très complexe. On peut par ailleurs en dire autant de la physiologie humaine et des régimes d’assurance collective. Cela dit, je crois qu’on doit respecter les normes élevées de notre industrie, et qu’on a intérêt à nous pencher sur les données qui sous-tendent ces programmes de récompenses axés sur le mieux-être pour démontrer qu’ils enclenchent un vrai changement et peuvent nous aider à atteindre nos objectifs nationaux.

Pour opérer une réelle révolution de la santé, il nous faut motiver les Canadiens à devenir plus actifs. Nous devons à notre nation de réussir.


1  2018, https://www.diabetes.ca/newsroom/search-news/canada-s-medical-associations-and-health-care-prof
2 2014, https://www.poumon.ca/sant%C3%A9-pulmonaire/info-pulmonaire/limpact-de-la-maladie-pulmonaire?_ga=2.166176573.20886692.1547224396-635814981.1539983181
3 2014, https://www.conferenceboard.ca/press/newsrelease/14-10-23/Moving_a_Little_More_Goes_a_Long_Way_Report_Finds
4 2017, Enquête sur les mesures de la santé : Données sur les moniteurs d’activité, 2014 et 2015
5 2017, https://www.statista.com/statistics/655493/new-years-resolutions-canada/
6 2017, https://www.ipsos.com/en-ca/news-polls/one-three-canadians-improving-personal-fitness-and-nutrition-top-new-years-resolution
7 2016, https://globalnews.ca/news/2429731/less-than-a-third-of-canadians-make-new-years-resolutions/