Donna Carbell
Chef, Assurance collective, Manuvie Canada

La dépendance aux opioïdes est une maladie chronique. Il n’existe aucun moyen d’y remédier. Actuellement, les empoisonnements et les décès liés aux opioïdes connaissent une hausse alarmante dans pratiquement toutes les régions du Canada. Je sais, pour avoir observé des situations touchant les familles de certains de mes amis, que cette crise détruit des vies et cause de la souffrance et du chagrin parmi les proches des victimes.

Aujourd’hui, la disponibilité de formes très toxiques d’opioïdes sur le marché des drogues illicites semble être à l’origine de cette épidémie. Toutefois, on ne peut ignorer que cette crise peut être attribuable à l’augmentation de l’utilisation des opioïdes délivrés sur ordonnance depuis le début des années 1980.1 Les employeurs et les assureurs ont aujourd’hui l’occasion, et l’obligation, de contribuer à renverser cette tendance.

Plus d’ordonnances, plus d’analgésiques, plus de Canadiens touchés

En fonction du nombre d’habitants, seuls les États-Unis consomment plus d’opioïdes sur ordonnance que le Canada.2 En 2016, au Canada, plus de 20 millions d’ordonnances ont été délivrées pour des opioïdes permettant de traiter la douleur. Ceci équivaut à une ordonnance pour chaque Canadien âgé de plus de 18 ans.3 Parallèlement, on a observé une augmentation de l’usage inapproprié des opioïdes et l’apparition de problèmes personnels, sociaux et économiques découlant de cette tendance. En 2016 et 2017, au Canada, le nombre de décès liés aux opioïdes était plus élevé que le nombre de décès liés aux collisions de la route.4, 5

Pourquoi les opioïdes sont-ils si dangereux?

Les opioïdes sont de puissants analgésiques qui peuvent être prescrits à la suite d’une opération chirurgicale ou d’une blessure. Ils permettent de soulager la douleur tout en provoquant une sensation d’euphorie. Pour certaines personnes souffrant de douleur chronique, la prise d’opioïdes est essentielle. Par ailleurs, la clinique Mayo nous prévient qu’après cinq jours d’usage d’opioïdes sur ordonnance, la probabilité de développer une dépendance au médicament augmente de façon significative.6 Si le médicament est pris de façon prolongée, le corps peut s’accoutumer et toujours demander de plus grandes quantités pour un soulagement ou une sensation équivalente.7

Ça commence souvent par une ordonnance...

Bon nombre des personnes dépendantes aux opioïdes ont commencé à prendre le médicament puisqu’il leur avait été prescrit par un médecin. Une étude datant de 2013 menée aux États-Unis montre que 80 % des personnes qui consomment de l’héroïne ont commencé à prendre des drogues illicites après avoir consommé des analgésiques sur ordonnance.8

En plus de reconnaître qu’un trop grand nombre des personnes dépendantes ne reçoivent pas les soins et les traitements requis, il est nécessaire de veiller à ce que le nombre de Canadiens tombant dans cette dépendance n’augmente pas. La communauté médicale tente de répondre à cette situation problématique en améliorant ses lignes directrices et ses pratiques, et en effectuant un suivi lorsque des opioïdes sont prescrits pour traiter une douleur chronique qui n’est pas associée au cancer.9 À ce titre, les régimes d’assurance collective peuvent venir ajouter une couche de prévention supplémentaire en mettant en place des programmes qui visent à assurer un contrôle rigoureux des médicaments lorsqu’ils sont obtenus par l’entremise d’un régime d’assurance médicaments.

Programme de gestion des opioïdes intégré aux régimes d'assurance médicaments à règlement direct

En avril 2019, Manuvie a mis en place un vaste programme de gestion des opioïdes pour l’ensemble de ses régimes d'assurance médicaments à règlement direct. Le programme vise les patients qui font usage des opioïdes pour la première fois, ou les patients qui n’ont pas reçu d’ordonnance pour des opioïdes au cours des six derniers mois.

Ce programme encourage d’abord l’usage d’opioïdes à courte durée d’action. Dans la majorité des cas, les opioïdes à plus grand risque, qui ont une longue durée d’action, sont seulement utilisés après l’essai des opioïdes à courte durée d’action, ou lorsqu’un plus grand soulagement de la douleur est nécessaire. Les ordonnances doivent aussi se limiter à une provision initiale de sept jours. Si le patient a besoin d’une provision supplémentaire, il doit retourner à la pharmacie pour faire exécuter le reste de son ordonnance.

Moins de médicaments inutilisés, donc moins de risques d’abus, d’usage inapproprié ou de dépendance

Entre avril et juillet, le programme est intervenu dans 2 280 cas d’ordonnances d’opioïdes qui étaient délivrées en moyenne pour une provision de 17 jours. Dans chacun des cas, le programme a permis de réduire de 10 jours la durée de provision du médicament. Le résultat? Dans 95 % des cas, le patient n’est pas retourné à la pharmacie pour obtenir le reste de son ordonnance.

Au cours de la même période, le programme a observé 380 cas dans lesquels le médecin avait prescrit les opioïdes à longue durée d’action avant les opioïdes à courte durée d’action. En signalant ces ordonnances, le programme entend promouvoir l’utilisation de la version du médicament présentant le moins de risque en premier lieu. Ces cas représentent seulement 0,8 % des demandes de règlement présentées par des patients qui prennent des opioïdes pour la première fois, ce qui signifie que les médecins prescrivent presque toujours des opioïdes à courte durée d’action pour commencer.

Ces résultats préliminaires me paraissent très encourageants. Ils montrent que les patients peuvent se procurer les médicaments dont ils ont besoin, tout en s’exposant à moins de risques de dépendance ou de problèmes de santé liés à des effets secondaires dangereux. De plus, il y a maintenant 22 800 provisions quotidiennes d’opioïdes de moins qui traînent dans les pharmacies de nos maisons, dans le fond des tiroirs, ou dans tout autre endroit où elles pourraient tomber entre de mauvaises mains et causer des dommages. Voici un fait considérable : Santé Canada a découvert que les personnes consommant des opioïdes qui ne leur ont pas été délivrés sur ordonnance les obtiennent le plus souvent auprès des membres de leur famille.10

Une épidémie qui nuit à la qualité de vie des Canadiens

Certains progrès sont encourageants, mais sachez qu’il reste beaucoup à faire pour contrer cette crise de la santé qui porte littéralement préjudice au potentiel de notre pays.

Dans le plus récent rapport sur l’espérance de vie des Canadiens publié en mai 2019, on apprend que Statistique Canada, pour la première fois depuis des décennies, n’a rapporté aucune progression de l’espérance de vie à la naissance (de 2016 à 2017), et ce, malgré le fait que les Canadiens âgés (tant les hommes que les femmes) vivent plus longtemps.

Le rapport indique que le taux de mortalité des jeunes adultes canadiens (particulièrement des hommes de 20 à 44 ans) était plus élevé en 2017 qu’en 2016. On y apprend que les décès liés aux opioïdes expliquent en grande partie la diminution de l’espérance de vie, qui se chiffre à 0,11 an chez les hommes et à 0,02 an chez les femmes.11

La santé de nos voisins et de nos communautés nous tient à cœur. Il n’y a pas de solutions faciles, mais lorsqu’un enjeu de santé vient compromettre la qualité de vie à l’échelle de tout un pays, il est de la responsabilité de tous de trouver des moyens d’intervenir et de résoudre la crise. En ce qui concerne les médicaments sur ordonnance, les employeurs et les fournisseurs de régimes d’avantages sociaux peuvent par divers moyens sensibiliser la population et mettre en place des mesures de contrôle et de suivi pour veiller à ce que les Canadiens consomment des médicaments plus sûrs et les consomment à moindre risque.